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Le fauvisme est une révolution

Imaginez vous, vous balader dans les salles du Grand Palais et rester scotché devant une toile aux couleurs vives, aux contrastes marqués, à la touche aussi large que rapide. Vous êtes devant La femme aux chapeau de Matisse ou Bateau au port de Collioure de Derain. Mieux encore, vous êtes devant l’une des toiles qui fait que le fauvisme est une révolution.

Le fauvisme est une révolution - Le blog du hérisson
Bateau au Port de Collioure, 1905, Derain

Origines du mouvement fauvisme

C’est au salon d’automne de 1905, derrière le grand Henri Matisse, que le fauvisme apparut aux yeux du public. Les huiles sur toiles, aquarelles et autres pastels qui y sont exposées expriment un genre nouveau, un genre scandaleux, au point que le président de la république Émile Loubet fit scandale en refusant de l’inaugurer.

C’est la salle VII du Grand Palais qui cause scandale, une salle où des œuvres comme Femme au chapeau (Matisse), La sieste (Manguin), ou Agay (Marquet) sont fièrement exposées, mais aussi – et surtout – hardiment critiquées. Le point d’orgue de la critique fut donné par Louis Vauxcelles qui, en raison d’un buste positionné au centre de la pièce, dira : “C’est Donatello parmi les fauves”. La salle devint “la cage aux fauves”, le mouvement devint fauvisme.

Le mouvement fauvisme s’inspire et détonne avec des mouvements antérieurs, avec l’impressionnisme de Degas (1834 – 1917) ou le postimpressionnisme de Cézanne (1839 – 1906). L’idée directrice des Fauves, c’est de peindre leurs expressions personnelles. Un changement de cap sous l’influence du symbolisme.

► L’influence du Symbolisme de Gustave Moreau

C’est à l’école des beaux art de Paris que Gustave Moreau, alors enseignant, eut comme élève Matisse, Rouault, Manguin, Camoin et Marquet notamment. Lui, défini par Zola comme le chef de file du symbolisme, va pousser ces jeunes peintres à s’émanciper de la représentation réaliste, académique.

Il est nécessaire de comprendre que les couleurs sont des symboles, elles ne représentent pas la réalité, elles dénotent des états d’âme, une vision nouvelle et différente du monde.

Un symbole c’est quelque chose qui renvoie à une autre chose en traversant l’esprit. Par exemple, la balance n’est pas la justice, mais un symbole qui réfère à la justice. En contemplant cette balance, nous nous rappelons le concept de justice. La couleur rouge est souvent symbole de chaleur, le jaune de sécheresse.

► Les recherches picturales de Paul Cézanne

Les sujets nobles, classiques, ne sont pas du goût de Paul Cézanne qui préfère la peinture sur motif, les natures mortes, les gens de peu. Cependant, ce qui en fait un peintre particulier sont les techniques qu’il emploie, de gré ou non. Attention toutefois, Cézanne n’est pas un peintre du mouvement fauvisme.

Cézanne, c’est des peintures au doigt, des juxtapositions de couleurs directement sur la toile, une peinture très riche, très empâtée. Cette approche, semblable à celle d’un sculpteur, se retrouve au sein des caractéristiques du mouvement fauvisme.

Bateau dans le port de Collioure de André Derain témoigne de cette juxtaposition des couleurs, de cette exposition presque excessive de ces dernières, d’une touche large et brisée. Notons toutefois, que ce tableau diffère des œuvres de Matisse, qui utilise moins d’intensité dans le choix des couleurs, et touche bien plus large, moins proche du pointillisme.

► La touche expressive de Van Gogh

C’est une rupture consommée entre les œuvres de Van Gogh et les académies des beaux-arts en Europe. Longtemps vulgaire, une touche large et expressive n’était pas souhaitée. Or, une touche épaisse liée à l’empâtement fut utilisée pour affirmer une technique libre et expressive.

Van Gogh comme Matisse ou Derain s’inscrivent dans un style non naturaliste, l’idée n’étant nullement de cacher le peintre derrière la toile, mais d’inclure le peintre, son expressivité, dans l’œuvre.

Cette touche employée dans le postimpressionnisme notamment, est elle-même le symbole d’un renouveau dans l’art. Van Gogh, comme Cézanne, s’inscrivent dans une rupture avec l’impressionnisme de Monet ou Pissarro en s’éloignant des représentations directes du monde. Le fauvisme s’inscrit dans la continuité en utilisant régulièrement cette technique afin de représenter des intuitions plutôt que des sujets académiques, plus nobles.

Peindre l’impression personnelle

Au-delà des caractéristiques techniques du fauvisme, c’est le sujet qui mène la révolution. Le fauvisme se distingue notamment par la mise en œuvre de la perception. Le sujet n’est pas l’objet figuré, mais l’objet tel qu’il nous apparaît, pour soi.

► Les phénomènes plutôt que les noumènes

C’est la distinction kantienne entre les concepts de noumène et de phénomène qui permet de mieux cerner la particularité des peintres Fauves.

Dans la critique de la raison pure, Kant distingue l’être fondamental d’un objet, le noumène, de la manière dont il nous apparaît, le phénomène. Les noumènes existent indépendamment de notre perception, les phénomènes existent au travers des filtres de notre sensibilité, et de notre entendement.

Vulgairement, Kant explique que notre esprit est actif, qu’il traite des données externes grâce à des catégories a priori. Par analogie, notre esprit joue le rôle d’une unité centrale, ses facultés, le rôle de logiciel. En ce sens, l’humain ne peut avoir accès aux noumènes. Seuls les phénomènes lui apparaissent. L’esprit traite, interprète, un chaos de données.

En prenant la perception comme sujet, les peintres du mouvement fauvisme illustrent les phénomènes kantien.

► Le fauvisme représente les phénomènes

Les Fauves illustrent comment la perception est, non seulement une réception passive de la réalité, mais aussi une transformation active par l’esprit et les sens. Ce qu’ils mettent en avant, c’est que la perception humaine est toujours médiatisée par des formes, des couleurs, et des émotions qui ne reflètent pas simplement la réalité brute, mais la réinterprètent.

Tout comme Kant soutient que nous ne pouvons connaître le monde que tel qu’il apparaît à travers nos propres structures mentales, les Fauves montrent que l’art est une interprétation subjective de la réalité. Leur utilisation des couleurs vives et des formes exagérées peut être vue comme une manière de mettre en évidence la manière dont notre esprit structure et colore notre perception du monde. Pour eux, le sujet n’est pas ce que l’œil voit, mais ce que l’esprit interprète, réorganise, ressent et réinvente.

Et, c’est ce qui fait scandale au salon, ce sujet phénoménologique ne représente que des abstractions, des émotions, des états d’âme. N’en déplaise aux critiques conservatrices, le mouvement fauvisme est lancé, et il fait des petits.

Héritage du fauvisme

Les livres d’histoires estiment la fin du mouvement fauvisme vers 1908-1910. Une période courte certes mais pierre de touche de bien d’autres mouvements artistiques du XXe et XXIe siècle.

Les caractéristiques du fauvisme s’exportent de courant en courant, en passant notamment par le cubisme. Formé par Pablo Picasso (1881-1973) et Georges Braque (1882-1963), le cubisme a pour principe de se détourner de toutes représentations réalistes des figures. En rejetant la perspective traditionnelle et en fragmentant les formes, les cubistes ont poussé plus loin les idées initiées par les Fauves.

L’approche radicale des couleurs et la simplification des formes par les Fauves ont également influencé l’abstraction, un autre mouvement majeur du XXe siècle. Des artistes comme Kandinsky ont repris l’idée de la couleur en tant que véhicule d’émotion et de spiritualité, concept déjà exploré au sein du mouvement fauvisme.

Plusieurs artistes contemporains, émergents ou non, se revendiquent de l’héritage du fauvisme. Par exemple, un artiste comme Josey Joséphine, artiste nancéien, n’hésite pas à revendiquer publiquement, et à travers son art, son adoration pour Henri Matisse. Chaque artiste se revendiquant d’un art prenant le sensible, l’interprétation spirituelle comme sujet, semble s’affirmer de la lignée du mouvement fauvisme.

Malgré sa courte durée, le fauvisme est une révolution artistique qui a profondément marqué l’histoire de l’art moderne. En brisant les conventions, en libérant la couleur et en simplifiant la forme, les Fauves ont ouvert de nouvelles perspectives qui ont influencé de nombreux mouvements ultérieurs, en témoigne l’exposition Au bout de mes rêves.

Aujourd’hui encore, leur héritage perdure, témoignant de la pertinence et de la vitalité de ce mouvement. Le fauvisme s’impose donc non seulement comme une étape clé dans l’évolution de l’art moderne, mais aussi comme un précurseur de nombreuses tendances artistiques contemporaines.

Camille Guiardel

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