Néonicotinoïdes : les pesticides qui divisent

Fort de sa gastronomie mondialement reconnue, la France peut compter sur son agriculture variée pour continuer d’affirmer sa réputation culinaire. Les légumes et fruits qui garnissent nos assiettes ravivent les papilles et nous font ignorer qu’en coulisses, le milieu agraire souffre. En effet, depuis les années 90, la crise des néonicotinoïdes, pesticides aux effets délétères sur la biodiversité, a soulevé de nombreuses questions. Exploitants agricoles et hommes politiques se sont trouvés dans une impasse où s’est joué l’avenir des pollinisateurs et celui des denrées cultivées. Finalement interdits en 2018, ces pesticides qui divisent reviennent sur le devant de nos assiettes en 2020. Que s’est-il passé ?

Néonicotinoïdes : les pesticides qui divisent - Le blog du hérisson

Que sont les néonicotinoïdes ?

Les pesticides sont des substances qui permettent de lutter contre des organismes nuisibles aux cultures. Ils se divisent en trois familles principales, dont celle des insecticides à laquelle appartiennent les néonicotinoïdes. Leur mode d’action est très spécifique : ils se lient sur les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine présents chez les insectes à la surface de cellules du système nerveux central, puis entraînent une paralysie mortelle. Chez les mammifères, c’est dans le système nerveux périphérique que l’on retrouve ces récepteurs.

Leur mode d’utilisation s’est largement déployé depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Les agriculteurs les utilisaient comme traitement préventif en pratiquant l’enrobage de semences. Cela permettait de traiter des graines utilisées pour le semis au moyen de pesticides, les protégeant ainsi des différents germes pathogènes et autres parasites. Leur nature dite « systémique » va les faire circuler dans la plante et imprégner les feuilles, le nectar et le pollen. Ainsi, en 2016, le néonicotinoïde était l’insecticide le plus utilisé pour débarrasser les cultures de pucerons, chenilles et autres parasites. À cette époque, ils représentaient 40 % du marché mondial d’insecticides agricoles.

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Pourquoi ont-ils été interdits en 2018 ?

Un décret, entré en vigueur le 1er septembre 2018 et rédigé par le ministère de l’Agriculture et alimentation, interdisait l’utilisation de cinq molécules de la famille du produit phytosanitaire : imidaclopride ; clothianidine ; thiaméthoxame ; thiaclopride ; acétamipride. En effet, des études de l’Institut national de la recherche agricole et du CNRS avaient démontré que les néonicotinoïdes affectent les capacités cognitives des pollinisateurs en altérant leur sens de l’orientation. N’étant plus en capacité de retrouver leur chemin, les butineuses ne peuvent ramener des éléments essentiels (pollen, eau, nectar) à la survie de la colonie.

L’étude souligne également que les effets de ces pesticides perdurent : seulement 10 % des produits sont utilisés pour enrober les semences et absorbés par la plante, alors que 90 % pénètrent les sols et y restent pendant des années. Par conséquent, les champs ont vu leurs terres contaminées. Les molécules des néonicotinoïdes, solubles dans l’eau, sont alors transportées et empoisonnent les cours. Des effets catastrophiques sur les abeilles s’en suivent, notamment des malformations et une incapacité à reconnaître les fleurs. L’ensemble de ces facteurs ont alors accru la mortalité dans les ruches du monde entier.

Ce constat menace également la santé des êtres humains. En effet, selon les chiffres de Greenpeace, un tiers de l’alimentation mondiale dépend de la pollinisation. Sans les abeilles, un grand nombre de fruits et légumes essentiels disparaîtraient de nos assiettes. L’activité des pollinisateurs apporte également cent cinquante-trois milliards d’euros par an pour les principales cultures dont les hommes se nourrissent. Face à ce danger, la décision du 1er septembre s’apparentait à un véritable engagement pour la biodiversité et la santé humaine.

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Interdiction du néonicotinoïde : le revers de la médaille

Depuis l’interdiction de l’utilisation du néonicotinoïde, une croissance massive du virus de la jaunisse dans la filière betterave-sucre a détruit une partie importante des récoltes dans plusieurs régions de France. Les agriculteurs ont fait face à une perte de rendement estimée entre 30 à 50 % sur l’année 2019. La France étant le premier pays producteur européen de ces deux aliments, des conséquences importantes sont à craindre. Selon la Confédération générale du planteur de betteraves, 46 000 emplois sont menacés.

Dans un communiqué de presse rédigé par le ministère de l’Agriculture, le 6 août 2020, si rien n’est fait, « un abandon massif de la filière en 2021 » devra être envisagé. Dès lors, un « plan d’action »  sera proposé cet automne afin de réintroduire le fameux pesticide dans les cultures : « Seule l’utilisation via enrobages des semences devra être envisagée, pas celle de la pulvérisation ». Il sera interdit de planter « des cultures attractives de pollinisateurs suivant celles des betteraves afin de ne pas exposer les insectes pollinisateurs aux résidus éventuels du produit. Premier producteur européen de sucre, la France risque également de perdre sa place et de produire jusqu’à 800 000 tonnes de sucre en moins cette année.

L’Union nationale des apiculteurs de France conteste cette décision et appelle le président Macron à faire de même. Selon ses membres, elle mettrait la vie des ruches en péril. En solution, ils mettent en avant l’existence de moyens alternatifs non chimiques pour résister à la destruction des récoltes par les parasites ; opinion partagée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Elle établit le chiffre de 300 000 ruches détruites chaque année en France.

La betterave-sucre - Le blog du hérisson

Cet automne 2020, les agriculteurs de la filière betterave-sucre voient leur avenir en jeu. En parallèle, ce sont les apiculteurs qui tremblent à l’idée de voir le retour du néonicotinoïde sur le marché. Les intérêts des uns font alors le malheur des autres. Face à ce dilemme crucial qui dépasse la sphère du monde agraire et touche tous les citoyens, les hommes politiques français auront fort à faire afin de trouver une solution à un problème qui dure depuis des décennies.

Jimmy Gouyet

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