15 nuances de simple provocation | Jean-Louis Moretti

15 nuances de simple provocation - Le blog du hérisson

Jean-Louis Moretti nous invite à travers son nouvel ouvrage, 15 nuances de simple provocation (2019, Edition des Paraiges) à suivre Abel Levi, ancien Médecin légiste, dans sa chute vertigineuse, qui le mènera à la déchéance et la folie. Radié de l’ordre des médecins pour avoir glissé un stylo bic dans le trou béant du crâne d’un juge fraîchement suicidé, Abel, devenu successivement intermittent du spectacle, ouvrier, taulard, écrivain raté, se morfond dans quelque troquet infréquentable, le « Venimeux bar » et nourrit sa déchéance à coup de mauvais vin et de bière. Il se morfond d’avoir perdu Hannah, l’amour de sa vie,femme inaccessible et fantasmée qui causera sa perte. Sur fond de désillusion face à un monde qui change, Abel Lévi voit les années 2010 défiler. Il voit le communautarisme s’installer, il voit la gauche s’écraser, il voit l’Europe et le libéralisme s’imposer. Il voit surtout ses idéaux, sa perception du monde anéantie pour tomber dans un conception nihiliste de la vie. Et puis, il y a ce juge, celui qui s’est suicidé.Ce juge qui hante la famille d’Abel depuis plus de 70 ans, ce juge si lisse, bien sous tous rapports qui a pourtant détruit son père. S’est-il vraiment suicidé ? Abel en sait il plus qu’il ne le dit ?

La politique et Guy Debord comme trame de fond d’un drame social ancré dans le réel

Abel Lévi est l’archétype du petit bourgeois bohème de province, parvenu aux hautes sphères de la société bien que fils d’ouvrier, qui, ne pouvant complètement tourner le dos à la lutte des classes, se tourne vers une lecture situationniste de la société. Bien tenté par l’action, Abel se tourne vers les mots et s’imagine grand poète mais ses vers ne semblent toucher que lui. Abel est le produit de la désillusion. Il est de cette génération post soixante-huitarde qui a cru aux grands bouleversements après 1981. Il est de cette génération qui a vu son monde s’effondrer après 1983 et le tournant de la rigueur. Il est de cette génération de gauche qui ne veut plus croire ni aux partis politiques, ni aux syndicats. Celle qui cherche là où elle le peut, des boucs émissaires à la décrépitude de la société, qu’ils soient fonctionnaires ou travailleurs détachés. Alors Abel retourne aux racines, à Guy Debord à sa société du spectacle. Sa lecture situationniste de la société, il tente de la partager avec Kévin, l’ouvrier italien désabusé et plus passionné par le mauvais vin que par la lutte des classes, et Ben, l’ancien légionnaire droit dans ses bottes et martyre par vocation. Ensemble, il se retrouvent dans un troquet, le venimeux bar, qui sent la sueur, le marc de café et le parfum cocotte des prostituées. Heureusement, il y a Clara, la jeune serveuse aux formes généreuses, qui sait se rendre agréable à cette bande de poivrots, de l’aube au crépuscule. Clara, c’est le fantasme de la jeunesse perdue, le caractère affirmé et le verbe haut, tout autant que la matriarche qui sait garder la maison et prendre soin de ses brebis égarées. Égaré, Abel, l’est particulièrement. De médecin bien installé dans la haute société messine, il deviendra successivement intermittent du spectacle, puis ouvrier et enfin, moins que rien, « ex taulard » à tendance alcoolique virant vers la folie. Toujours assis à la même table sous le regard chahuteur de ses amis de beuverie, il aligne les mots et les vers, tantôt salaces, tantôt désespérés, à en vider les stylos bille autant que les demis. Il faut dire que les histoires d’amour, ça inspire toujours, à fortiori quand on parle de la sienne et qu’elle est sans lendemain. 

Les histoires d’amour finissent mal… influences illustres d’un récit moderne 

L’histoire d’amour d’Abel, c’est l’histoire d’un amour impossible. Hannah est jeune, belle, séduisante et brillante. Lui n’est plus de la première jeunesse, mais il brille, parce qu’il est intelligent, cultivé, mystérieux. Il est le mentor, l’homme mûr aux tempes grisonnantes et au charme désuet qui a le don d’émoustiller la jeunette en recherche de sensations fortes. Alors, même si l’amour est interdit, parfois les corps disent oui là ou la morale aurait tendance à dire non. Tel Abélard, Abel dira oui au fruit défendu et à son Héloïse. Tel Abélard, il renoncera 100 fois à ses instincts et ses sentiments pour 100 fois y revenir, quitte à causer sa perte de manière irréversible. Hannah est là comme pour donner un sens à son existence. Lorsqu’il se retrouve en prison, l’idée même d’Hannah est salvatrice, même si les rumeurs racontent qu’elle est devenue dépravée et qu’elle s’est mise en couple avec Caino qui n’hésite pas à vendre ses charmes pour quelque menue monnaie. Caino, est un peu la part d’ombre d’Abel. Antisémite, misogyne, opportuniste et sûr de lui, Caino, n’est pas obnubilé par la morale . A l’instar des personnages de la Genèse, il est le double malfaisant du héros, jaloux de ce qu’il est et ne sera jamais. Si Abel rêve d’une société meilleure, Caino se distingue par un individualisme exacerbé. Si sa réussite doit passer par le fait d’écraser les autres, tant pis, et peut-être tant mieux… Caino est d’une certaine manière, l’assassin des illusions et des rêves d’Abel, celui qui est là quoi qu’il arrive, malfaisant et indispensable, celui qui a pour mission de l’empêcher de retrouver le chemin du jardin d’Eden. Caino s’accroche à la vie d’Abel comme un Bernard l’Hermite à son coquillage, lui volant tout ce qui lui appartient, sa position sociale, sa liberté, son amour. Mais l’amour qui lie Hannah et Abel est solide, capable de surmonter les épreuves, même si elles sont particulièrement cruelles. Justement, Abel a quelque chose du héros mythologique devant affronter sa cruelle destinée. Œdipe des temps modernes, il semble que les dieux aient souhaité s’acharner sur son sort Abel n’est pas que l’amoureux transi qui doit affronter le monde qui l’entoure pour arriver à retrouver sa dulcinée. Il est surtout l’homme rattrapé par sa propre histoire, victime de son hérédité et de la folie des autres, qui l’amèneront lui aussi à la déraison la plus totale. 

Jean-Louis Moretti, à travers 15 nuances de simple provocation nous invite à un récit épique. Tantôt écrite de manière décousue, tantôt de manière linéaire, Jean-Louis Moretti construit lentement mais sûrement l’histoire d’Abel, de son ascension à sa déchéance et conclut de manière magistrale son récit, pariant sur une conclusion haletante, déroutante et diablement surprenante. Si 15 nuances de simple provocation n’est pas un roman policier, sa fin particulièrement ciselée en a pourtant la saveur.

Si vous lisez ce roman, n’hésitez surtout pas à nous dire ce que vous en avez pensé.

Charlotte Minda

15 nuances de simple provocation de Jean-Louis Moretti

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