Être une femme et ne pas vouloir d’enfant

L’infécondité volontaire est un phénomène certes minoritaire, mais dont on parle de plus en plus. Il concernerait 6,3 % des hommes et 4,3 % des femmes. Ce choix n’est toutefois ni perçu ni ressenti de la même façon selon le sexe. Être une femme et ne pas vouloir d’enfant est plus stigmatisant que pour un homme. En effet, la norme et les pressions sociales impliquent qu’une femme devienne mère. Un homme qui reste sans enfant par choix dérange moins socialement. Si le phénomène a davantage d’écho depuis quelques années, progresse-t-il pour autant ? Prend-il les mêmes proportions dans tous les pays occidentaux ? Qui sont ces femmes qui refusent d’avoir des enfants? Pour quelles raisons ne veulent-elles pas d’enfant ? Pourquoi ce choix est-il encore mal toléré dans notre société ?

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Le non-désir d’enfant : état des lieux

• Childfree : qu’est-ce que c’est ?

Entendons-nous d’abord sur les termes. On distingue l’infécondité subie de l’infécondité choisie.

En anglais, dans le premier cas, la femme est qualifiée de « childless ». En français, on parle de « Sans Enfant par Contrainte ». Lorsque la femme n’a volontairement pas envie d’être mère, on parle de « childfree », traduit en français par « Sans Enfant Volontaire ».

• Choisir de rester sans enfant : les langues se délient

Un quart des femmes européennes nées avant la Première Guerre mondiale n’ont pas eu d’enfant. Ce taux d’infécondité a ensuite décru avant de repartir à la hausse. Aujourd’hui, une femme sur quatre parmi celles nées dans les années 1970 restera sans enfant.

Par sa médiatisation récente, l’infécondité choisie pourrait faire penser que le phénomène est nouveau. Or, il n’en est rien. Il faut simplement replacer les éléments dans leur contexte. Le non-désir d’enfant chez la femme a probablement toujours existé, mais la question ne se posait pas. Avant le droit à l’avortement ou à la contraception, on ne laissait pas aux femmes la possibilité de décider ou non d’enfanter. Le tabou était tel que les femmes n’évoquaient pas ouvertement ce sujet.

• Les chiffres très hétérogènes de l’infécondité volontaire

Les proportions de femmes childfree varient considérablement selon les pays. Ainsi, en France, championne européenne pour son taux de fécondité de 1,88 enfant par femme, la part de femmes ne voulant pas d’enfant est faible. Mais la France fait figure d’exception parmi les pays occidentaux. En effet, les proportions sont plus élevées dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne, dans lesquels les taux de fécondité sont d’ailleurs inférieurs à 1,3. En Allemagne, elles sont 20 % à faire le choix de ne pas avoir d’enfant.

Le profil des femmes childfree

• Des traits de caractère communs à celles qui ne désirent pas d’enfant

Les profils des femmes childfree sont variés. On les rencontre aussi bien chez les Millenials, que dans les générations Y ou X. On les trouve également dans toutes les catégories sociales. Elles présentent des traits de caractère communs. La sociologue Édith Vallée fait la distinction entre trois profils :

→ Les femmes qui vivent dans le présent

Très exclusives, elles cultivent des relations étroites avec leur compagnon. Souvent artistes ou en recherche spirituelle, elles perçoivent l’enfant comme un intrus.

→ Celles qui se projettent dans le futur

Ces femmes se caractérisent par leur indépendance et la part importante de masculinité dans leur personnalité. Ce sont souvent des intellectuelles, très diplômées ou en quête de réalisation d’elles-mêmes. Ce profil est particulièrement présent chez les journalistes, les enseignantes ou les entrepreneuses.

→ Celles qui veulent rompre avec le passé

Ce sont des femmes qui ont pu vivre une séparation ou un abandon dans leur enfance et qui envisagent de façon négative le fait d’être mère.

• Des caractéristiques socio-économiques communes

→ Des femmes féministes

La part des femmes se déclarant proches des idées ou des mouvements féministes est plus élevée chez les childfree que dans le reste de la population féminine.

→ Des femmes plutôt citadines

La proportion des femmes childfree est plus marquée dans les villes que dans les territoires ruraux.

→ Des femmes diplômées

Le taux de childfree augmente avec les diplômes. Par exemple, en Suisse et en Allemagne, 20 % des femmes de 50 à 59 ans n’ont pas d’enfant. Mais elles représentent 30 % des Suisses qui ont fait des études supérieures, et même 40 % chez leurs homologues allemandes.

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Les raisons qui poussent les femmes à ne pas vouloir d’enfant

• Avoir un enfant ou non : un choix mûri

Ne pas vouloir d’enfant résulte d’une profonde réflexion, d’un long processus de mûrissement. Certaines femmes ressentent ce non-désir d’être mère dès l’enfance. Elles déclarent ne jamais avoir été attirées par les poupées ou les jeux traditionnellement réservés aux filles. Pour d’autres, la question n’apparaît que tardivement ou vient progressivement. Souvent, c’est au moment où l’entourage commence à avoir des enfants que ces femmes constatent leur différence. Généralement, ce sentiment s’affirme, se confirme en vieillissant.

Toutes déclarent que leur décision ne s’est pas imposée sur un coup de tête. C’est un questionnement, une interrogation, une introspection qui fait l’objet d’un réexamen régulier, pendant plusieurs années. Avoir un enfant ou non relève d’un choix parfaitement conscient, pesé et considéré dans sa globalité.

• Pourquoi une femme n’a pas envie d’enfant ?

→ Le désir de liberté

La raison principale, celle qui revient le plus fréquemment, est le désir de liberté. La maternité est perçue par les childfree comme une aliénation de la liberté, un sacerdoce. Elles ne souhaitent pas abandonner leur façon de vivre, veulent rester libres d’aller et venir, de voyager, de sortir, etc. Pour elles, devenir mère supposerait un dévouement sans limite et constituerait un poids dans leur vie. Cet argument repose sur des faits objectifs et avérés : l’inégale répartition des tâches dans le couple.

→ Une absence de désir de maternité

Notre société laisse entendre le caractère inné du désir d’enfant chez la femme. Ce discours s’incarne dans la fameuse horloge biologique : entre 25 et 35 ans, toute femme est censée ressentir l’envie d’avoir des enfants. Les femmes sont d’ailleurs largement formatées dès leur enfance pour qu’elles intègrent inconsciemment l’envie d’être mères. Mais certaines d’entre elles ne ressentent jamais ce désir.

→ Des préoccupations d’ordre écologique

Ce motif prend une place de plus en plus marquée depuis quelques années. À tel point qu’un nom a été donné à ces personnes qui ne veulent pas d’enfant pour des raisons écologiques. On les appelle les GINKS (Green Inclinations, No Kids). En 2050, la population mondiale atteindra 10 milliards d’êtres humains qu’il faudra nourrir. Certains estiment par conséquent nécessaire de réduire les naissances. D’autres avancent des arguments fondés sur l’incertitude dans l’avenir : les pandémies, le réchauffement climatique, la disparition des espèces, etc. Ils pensent que faire des enfants dans un tel contexte n’est pas une attitude responsable.

→ Un choix professionnel

Ces femmes accordent une importance particulière à leur réalisation sur le plan professionnel. Pour certaines, dès leur entrée dans l’âge adulte, l’accomplissement passe par le travail et en aucun cas par la maternité. Pour d’autres, leur avis est moins tranché au départ. C’est une fois en poste qu’elles constatent que la maternité pourrait ralentir leur carrière ou entraver leur engagement professionnel. Dans les deux cas, la vie professionnelle l’emporte.

→ Une vie heureuse sans enfant

Les childfree indiquent une autre raison. Elles sont tout simplement heureuses dans leur vie, épanouies sans enfant. Elles ont un sentiment de complétude, célibataires ou en couple. Elles s’épanouissent dans différentes sphères : intellectuelles, culturelles, amicales, associatives, sportives ou encore artistiques. Autrement dit, elles ont une vie riche et ne ressentent pas de manque. Elles ne voient pas ce que la maternité leur apporterait. Cette raison est majoritaire dans les jeunes générations.

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L’infécondité choisie : mal acceptée, elle dérange…

• Le refus d’enfanter : un écart à la norme sociétale

→ La place centrale de l’enfant dans notre société

L’enfant n’a pas toujours occupé la place qu’il tient de nos jours dans la société et dans la famille. C’est à partir de Rousseau que le regard a commencé à changer. Depuis, au fil du temps et très progressivement, l’enfant est devenu central. Notre société lui réserve une place de choix, place qu’illustre notamment le mouvement d’éducation positive et bienveillante. Certaines femmes vivent cela comme une injonction qui irait à l’encontre de l’épanouissement personnel.

→ La maternité : condition de l’identité féminine ?

Notre société n’envisage pas la procréation comme une possibilité, mais comme une évidence. Il est établi que l’être humain doit se reproduire. Il est ancré également que la femme doit être mère : ce serait dans sa nature. Il existe une différence marquée entre les hommes et les femmes sur ce plan. La société ne parvient pas à envisager une complétude sans enfanter pour la femme. Les hommes sans enfant ne sont donc pas l’objet d’un même niveau de pression que les femmes. Ils ne subissent que très peu cette injonction à la parentalité dans leur vie quotidienne. Autrement dit, on peut être homme sans être père, mais on ne saurait être femme sans être mère.

→ Être mère confère un statut social

Historiquement, les femmes ont été cantonnées à un rôle domestique. Passant de l’autorité du père à celle du mari, elles ne travaillaient pas. On attendait d’elles qu’elles aient des enfants, se consacrent à leur éducation et aux tâches ménagères. Depuis que le travail féminin s’est développé, il reste conditionné par ces considérations domestiques. Selon l’INSEE, la part des femmes exerçant à temps partiel s’élève, en 2020, à 27,4 % (contre 7,4 % pour les hommes). Pour plus d’un quart des femmes, concilier travail et éducation des enfants passe par du temps partiel. Ce n’est pas le cas pour les hommes. De plus en plus de femmes refusent ce compromis et renoncent à avoir un enfant.

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• Une pression sociale en faveur de la maternité

Les femmes qui déclarent ne pas vouloir d’enfant subissent des réactions négatives voire hostiles. Leur choix n’est pas respecté a priori par la société : on leur demande de le justifier. Ce choix est également connoté négativement. On leur oppose des arguments fallacieux et qui visent clairement à les stigmatiser :

  • le regret : « Tu vas regretter ton choix quand il sera trop tard. » ;
  • la culpabilisation : « Tu vas priver ta mère de devenir grand-mère. » ;
  • la solitude : « Tu vas vieillir seule. » ;
  • l’égoïsme : « Tu ne penses qu’à ta propre personne. » ;
  • l’immaturité : « Tu es jeune, ça viendra avec le temps. » ;
  • l’inaccomplissement : « Tu n’es pas accomplie en tant que femme. » ;
  • la déviance : « Tu n’es pas normale. » ;
  • l’horloge biologique : « Il faut te dépêcher, après 35 ans, cela devient difficile de procréer. »

• Les tabous sur la non-parentalité volontaire se fissurent…

Les femmes childfree ont longtemps subi un sentiment de décalage et de réprobation sociétale. On sous-entendait qu’elles n’étaient pas normales. Elles ont donc cherché à éluder les questions et les justifications. Ainsi, nombre d’entre elles ont préféré se taire, ne pas dire que leur non-maternité résultait d’un choix. Par leur silence, elles laissaient planer le doute sur une non-parentalité involontaire.

Jusqu’à une période très récente, le mythe d’une maternité systématiquement heureuse prévalait. « Les enfants, ce n’est que du bonheur », répétait-on à l’envi. Ce discours sur la maternité épanouissante est particulièrement ancré en France. Mais progressivement, dans d’autres pays, des témoignages moins caricaturaux et plus honnêtes ont commencé à émerger.

En 2015, une sociologue israélienne, Orna Donath, a réalisé une étude sur le regret d’être mère, mettant en lumière un discours jusque-là tabou. Des femmes ont reconnu leur regret d’avoir eu des enfants et ont explicité leurs raisons. Cette étude est passée presque inaperçue en France, peu relatée dans la presse. Elle a en revanche eu un fort retentissement dans d’autres pays, comme en Allemagne ou en Finlande. Par la suite, les langues se sont déliées : un hashtag sur le regret maternel est apparu sur Twitter. En 2016, dans un sondage, une Allemande sur cinq exprimait des regrets quant à sa parentalité. Enfin, dans une enquête participative pour Arte de 2020, trois quarts des femmes déclaraient que faire des enfants ne relève absolument pas de l’évidence pour elles.

Ne pas vouloir d’enfant, le phénomène a toujours existé sur le plan individuel. Mais ce choix devient un mouvement collectif. Il vise à normaliser ces femmes childfree que la société stigmatise et montre du doigt. La nouveauté réside dans la part de plus en plus importante prise par les GINKS : l’éco-féminisme est aujourd’hui clairement sur le devant de la scène. Les considérations écologiques sont, pour les nouvelles générations, un argument majeur dans le non-désir d’enfant. Les femmes ont lutté jadis pour la contraception et l’avortement. Peut-être que le prochain combat sera celui du choix de la parentalité.

C.R.T.

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