Joy Sorman nous ouvre les portes du pavillon 4B

Durant un an Joy Sorman s’est rendue dans un hôpital psychiatrique pour y recueillir la parole de ceux que l’on dit fous et de leurs soignants. Par la littérature d’immersion, l’auteure voulait rendre compte du mystère de la folie, l’approcher au plus près pour mieux la saisir. Avec À la folie, Joy Sorman nous ouvre les portes du pavillon 4B.

Joy Sorman nous ouvre les portes du pavillon 4B - Le blog du hérisson
©Pascal Ito / Flammarion

Joy Sorman présente À la folie

À la folie est paru en février 2021 aux éditions Flammarion. À cause de la crise sanitaire, l’auteure n’avait pas pu le présenter au public à sa sortie. Invitée au Marathon des mots en juin dernier, Joy Sorman est alors ravie de retrouver le chemin des librairies « C’est un bonheur de retrouver des lecteurs » souligne-t-elle avant l’entrevue.

• Les réticences de l’Hôpital public

Lorsqu’elle décide d’écrire sur la folie et l’enfermement psychiatrique, Joy Sorman sait que ce projet ne peut passer que par l’immersion. Cooptée par plusieurs psychiatres, l’écrivaine se heurte néanmoins aux refus de l’Hôpital public :

Les hôpitaux sont des lieux où il y a une paranoïa assez importante, où l’on fait peu la différence entre un écrivain et un journaliste souligne-t-elle.

Après des mois de recherches, un chef de service accepte enfin de la recevoir. Malgré les réserves du médecin, Joy Sorman parvient à le convaincre de sa bienveillance. S’ensuit la signature d’un contrat de confidentialité et la participation à des réunions avec les soignants et les syndicats… Après toute une série d’entretiens, elle obtient une autorisation.

• Entre les murs du pavillon 4B

Joy Sorman se voit remettre les clés du pavillon 4B au sein duquel elle peut désormais circuler librement.

Je suis passée de cette extrême paranoïa à une liberté de mouvements totale qui était parfois mise à mal car on ne m’avait pas expliqué les règles que je devais suivre avec les patients.

En effet, l’auteure s’attable parfois avec les malades à la fin d’un repas, offre des cigarettes. Une fois, elle tient la main d’un patient qui pleure « comme on le fait dans la vie de manière spontanée ».

L’auteure est convoquée à plusieurs reprises comme une élève en faute, on lui dit qu’elle va trop loin avec les patients.

La liberté était totale mais j’avais aussi des rappels à l’ordre qui témoignaient de la bizarrerie de ma place, parce que ça n’était pas normal d’être là […] Il fallait que je trouve ma place, que je la règle au fur et à mesure de l’année. Au début j’ai cru que ma présence allait être la plus discrète, neutre, et en fait je n’arrêtais pas de perturber la marche du service, c’est aussi ça que le livre raconte.

• À la folie est-il un roman, un récit, une fiction ?

Pour l’auteure, À la folie est plutôt un « documentaire littéraire ». Son éditrice et elle se sont entendues pour ne rien mettre sur la couverture afin de garder un flou autour du genre. Mais ce livre, tout documentaire qu’il soit, est aussi une fiction. Comme au cinéma, il résulte de montages.

Grâce à ce procédé Joy Sorman a ainsi pu gommer des scènes de violence auxquelles elle a assisté, des scènes contraires, en son for intérieur, à la déontologie.

Des choses assez choquantes que je me suis empêchée de raconter ou que j’ai extrêmement amoindries parce-que je me suis dit que ce n’était pas mon rôle de faire un livre pour dénoncer des gens [ni] juger des psychiatres qui travaillent depuis quinze ans et qui sont eux aussi en souffrance médicale […] mon livre n’est pas un tribunal.

• Des témoignages aux personnages de fiction

Parmi les personnages, nous croisons Arthur, un grand mélancolique qui a particulièrement touché l’écrivaine.

C’était un bloc de souffrance, une matière noire qui vous aspire […] Dans le livre j’ai écrit cette phrase, prononcée par Arthur : Je n’existe pas mais si au moins j’existais je pourrais me détruire. Et Arthur, il n’a jamais prononcé cette phrase. Mais, tout son corps exsudait cette phrase, criait cette phrase, exprimait cette phrase. Je le regardais depuis une heure et c’était ça que son silence disait d’une certaine façon.

Lors de son immersion, un bureau est mis à sa disposition chaque mercredi. S’ils le souhaitent, les patients mais aussi les soignants peuvent entrer pour se confier à elle :

Ils étaient très avides de me parler [des difficultés rencontrées] et je voulais que le livre serve aussi de témoignage […] J’ai pu prendre des propos de divers soignants et les mettre dans la bouche d’un seul pour la construction du récit et la fluidité de la lecture […] Si la phrase était juste et rendait justice à la souffrance du soignant alors je me sentais dans mon bon droit.

• Au bout d’un an, il a fallu décrocher

Joy Sorman a pris beaucoup de notes, recueilli de nombreux témoignages et assisté à des entretiens entre psychiatres et patients. Elle s’est par ailleurs beaucoup documentée sur la folie :

Au bout d’un an, il a fallu décrocher. Ce qui caractérise la littérature d’immersion par rapport à un roman c’est : quand est-ce que vous décidez que ça s’arrête ? […] Pourquoi est-ce que tout d’un coup je décide de ne plus aller à l’hôpital psychiatrique ? Il n’y a pas d’économie interne du projet qui me dit Là c’est fini, surtout en psychiatrie où on ne cesse d’apprendre des choses, de découvrir. On a une certitude un jour et le lendemain elle est déjouée. J’aurais pu y passer ma vie et c’est sans fin. À un moment, il a fallu que je coupe et de manière même assez radicale, parce que je voyais bien que ça prenait beaucoup de place dans ma vie et qu’il fallait que j’en sorte.

• Un Je glissant au service de la démocratie

Après un an d’immersion, l’écrivaine passe une seconde année à écrire et à rédiger. Elle dispose d’une importante masse d’informations qu’il faut mettre en forme. Elle éprouve alors beaucoup de difficultés, « passe par différents biais ». Un jour enfin elle à l’idée d’un Je glissant :

Le livre dit Je mais on glisse du Je de la narratrice – le mien – au Je d’un patient ou d’un soignant et sans cesse on passe de l’un à l’autre […] ça me paraissait intéressant à plusieurs points de vue. D’abord pour la langue, la musique, la poésie. Ensuite pour régler la question de ma place.

Dans un premier temps Joy Sorman envisage de ne pas apparaître dans le livre avant de se raviser. Il lui semble qu’effacer sa présence serait malhonnête. Cependant, elle ne sait pas « où se mettre », craint que sa position de narratrice surplombe les autres témoignages.

Je ne voulais pas être un Je sur le côté, surplombant. Je voulais qu’il y ait une communauté de Je : les patients, les soignants et moi, qu’on soit ensemble, qu’on soit sur le même plan d’immanence, dans la même horizontalité. L’hôpital psychiatrique c’est vraiment le lieu de la verticalité, le lieu de la hiérarchie : le médecin chef, les psychiatres, les infirmiers, les aides-soignants, les ASH, les femmes de ménage et les patients tout en bas. Moi j’avais envie de remettre de l’horizontalité dans cette affaire, c’est ça la littérature, c’est remettre du commun, remettre de la démocratie […] Je voulais que le Je nous prenne tous ensemble.

Audrey Denjean

Entretien accordé à la librairie Ombres Blanches le 26 juin 2021 dans le cadre du Marathon des mots

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