Sens du travail, bonheur et motivation

C’est la rentrée ! Petits et grands retournent au bahut et au boulot. L’occasion nous est ainsi donnée de nous pencher et de plancher sur le thème : Sens du travail, bonheur et motivation, auquel le philosophe André Comte-Sponville a consacré une série de conférences. Avec une grande clarté et beaucoup d’humour, Dédé la Malice redéfinit des notions telles que travail, valeur, bonheur, motivation, désir. Il conclut par une proposition de voie humaniste, non sans égratigner quelques poncifs ayant trait au management.

Sens du travail, bonheur et motivation - Le blog du hérisson
Le philosophe André Comte-Sponville ©MAIF Social Club

Le sens du travail

• Le travail n’est pas une valeur morale

André Comte-Sponville entame sa démonstration en démontant le fameux et fumeux concept de “valeur travail”. Le mot de travail, qui vient du bas-latin trepalium, est synonyme de torture. C’est pourquoi, si le travail produit une valeur économique, il n’est en aucun cas une valeur morale. Preuves en sont le salaire, les vacances… et le 1er mai. Il existe une fête du travail, comme il n’existe pas de fête de la justice ou de la générosité. Or, le propre d’une valeur morale est d’être sans repos ni cesse.

• Le travail n’est pas une fin en soi mais un moyen

Le travail n’est ni une valeur morale ni une fin en soi. En effet, pour paraphraser Aristote : “Le travail tend au loisir et non pas le loisir au travail.” Le loisir n’est pas à assimiler à inactivité ou à divertissement mais à temps libre. Comte-Sponville précise avec malice que pour les salariés, il faut travailler pour vivre alors que les managers ont bizarrement tendance à penser qu’il faut vivre pour travailler. S’il est important, le travail n’est qu’un moyen tandis que l’essentiel est une fin en soi.

• Travail et dignité

Le travail ne saurait être la condition de la dignité, car un chômeur, un retraité ou un malade n’a pas moins de dignité qu’un travailleur. Comte-Sponville ajoute que ce n’est pas le travail qui fait la dignité mais l’humanité. C’est pourquoi il doit y avoir de la dignité dans le travail. La formule “mettre l’homme au cœur de l’entreprise” est illusoire car ce sont l’efficacité, la rentabilité, la compétitivité qui sont au cœur de l’entreprise. Il s’agit donc de mettre l’homme au cœur du management, donc du manager.

• Sens et direction

Le travail n’est ni une valeur morale ni une fin en soi et doit de ce fait avoir un sens, en tant que direction. Aussi le sens est-il toujours ailleurs et nous toujours ici : il n’est de direction que vers l’autre. S’il n’est de sens que de l’autre, le sens du travail doit donc être autre chose que le travail. Rappelons Aristote : “Le travail tend à l’argent, donc au loisir et non pas le loisir au travail ou à l’argent.” Le sens du travail, c’est le bonheur qu’il permet, y compris dans sa vie privée, et parfois qu’on y trouve.

Bonheur et motivation

• La motivation est désir

Toute motivation est désir, plus précisément un désir utile car portant sur un objet qui n’est pas intrinsèquement désirable. D’après Aristote, “le désir est l’unique force motrice”, tandis que Spinoza écrit : “Le désir est l’essence même de l’homme”. Ainsi sommes-nous des êtres de désir et non pas de besoin. Le besoin tend à la survie ; le désir au plaisir, à la joie et au bonheur. Comte-Sponville en déduit qu’un manager, c’est d’abord et avant tout un professionnel du désir de l’autre qu’est le salarié.

• Le désir est manque

Selon Platon, “l’amour est désir et le désir est manque”, c’est pourquoi être heureux, c’est avoir ce que l’on désire. Néanmoins, si je n’aime et ne désire que ce que je n’ai pas, le travail ne peut faire le bonheurque d’un chômeur. Le travail ne fait pas le bonheur d’un salarié puisqu’il ne lui manque pas. D’où ce triste constat de Schopenhauer :

“Toute notre vie oscille de la souffrance à l’ennui.” Souffrance du chômeur, ennui du salarié. Un travail heureux, c’est un travail où l’on s’ennuie rarement.

• Le désir est puissance

Pour Spinoza, l’amour est désir, mais le désir est puissance, puissance de jouir et jouissance en puissance. La vérité du désir sexuel n’est pas le manque mais la puissance. Platon aurait donc tort d’avoir confondu le manque de nourriture, la faim, avec la puissance de jouir de la nourriture, l’appétit. Si l’amour est manque (Platon), alors il n’y a pas d’amour heureux (Aragon). Si l’amour est joie (Spinoza), si aimer, c’est se réjouir (Aristote), alors il n’y a pas d’amour malheureux.

• Le management : motivation et bonheur au travail

Le bonheur au travail pour un salarié est de passer non pas de Platon (l’argent lui manque) à Schopenhauer (il s’ennuie au boulot) mais à Spinoza (il se réjouit de faire un travail qu’il aime). Le management réussi crée les conditions de travail adéquates : convivialité, utilité sociale, objectifs clairs et motivants, reconnaissance, progression, épanouissement, responsabilisation, autonomie, liberté, créativité… Ainsi le bonheur des individus est-il le moyen pour l’entreprise d’atteindre son but, le profit.

Georges Latchimy

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