La biostase : animation suspendue de la vie

Quand de nos jours, un accident ou une agression violente survient et que la victime arrive aux urgences il ne reste plus beaucoup de temps pour agir. Le temps joue contre les urgentistes et chirurgiens qui ne détiennent que quelques minutes pour réaliser l’impossible. Et si l’on changeait la donne ? Et si on arrêtait le temps ? Et si on figeait le patient dans un état qui le maintiendrait en vie suffisamment pour intervenir ? Si on mettait en place une biostase, une animation suspendue de la vie ? C’est le challenge que relève actuellement l’Université de Baltimore, Interrompre le temps pour un blessé grave afin de donner un peu de ce trésor aux médecins. Faisons le tour de la question.

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La biostase : quand la réalité rejoint la fiction

Le terme de biostase signifie, en théorie, la mise en arrêt réversible de la vie biologique. 

C’est un concept vieux de près d’un siècle dans le domaine de la science-fiction. Dans ce cadre littéraire, les corps placés en biostase restent tels quels durant des milliers d’années, l’électricité s’arrête, les ondes se figent…

Depuis lors, on le retrouve sous de nombreux expressions et variantes comme la cryogénie.

Le but premier réside dans la mise en pause de l’organisme afin soit d’attendre le moment propice pour le guérir d’une maladie incurable, soit de le soigner en ayant plus de temps. Dans le second cas, la biostase ou EPR (Emergency Preservation and Resuscitation) est un essai en cours mené par l’Université du Maryland à Baltimore.

Le docteur Samuel Tisherman dirige cet essai approuvé par la FDA (Food and Drug Administration) depuis le 18 novembre 2019 et devrait prendre fin en décembre 2020.

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Docteur Samuel Tisherman

Refroidir pour mieux guérir

Refroidir un corps pour le guérir ou ralentir une maladie n’est pas nouveau en soi.

L’hypothermie est une idée avancée par le célèbre médecin grec Hippocrate qui proposait de plonger les blessés graves, hémorragiques, dans un bain d’eau gelée ou de glace.

Au début du XIXe siècle, lors des grandes campagnes napoléoniennes, le chirurgien militaire français Dominique-Jean Larrey avait réalisé des observations similaires.

Il dit que les soldats blessés « qui sont très froids, mais que l’on réchauffe près du feu meurent plus vite que ceux qui demeurent froids » (Mémoires de chirurgie militaire et campagnes, 1812-1817).

De nombreuses études modernes font de l’hypothermie leur axe de recherche principal.

La méthode de biostase actuellement utilisée par l’Université du Maryland à Baltimore prône un refroidissement rapide et plus prononcé que celle en usage dans les hôpitaux. Cela concerne les cas de blessures graves comme celles par armes à feu, coups de couteau ayant entraîné un arrêt du cœur et la perte de plus la moitié de leur sang. En règle générale, ces victimes ont moins de 5% de chances de s’en sortir, car les urgentistes ne possèdent que quelques minutes pour opérer.

La technique Tisherman : Refroidir vite et fort

La technique demeure relativement simple en soi et donne un avantage temporel considérable aux chirurgiens.

En usant de cette dernière, ils gagnent au maximum deux heures pour opérer. Deux heures pour sauver une personne alors qu’auparavant ils n’en possédaient qu’une poignée. Au-delà, les risques de séquelles apparaissent trop importants.

Voilà comment, succinctement, ils procèdent pour provoquer une biostase.

Le point primordial est de diminuer drastiquement les besoins en oxygène du cerveau afin d’éviter des séquelles dramatiques. 

Ils injectent donc rapidement une solution saline très fraîche afin de remplacer le sang dans le corps de la victime. La température descend promptement vers les 10-15°C ce qui ralentit le fonctionnement cellulaire de tous les organes, spécialement le cerveau.

Le fait de refroidir, et ce de manière importante le corps du patient ralentit le métabolisme et son alimentation en oxygène devient minime.

Une fois que les chirurgiens ont accompli leur œuvre, du sang réchauffé est perfusé pour remplacer à son tour la solution saline. Lentement, très doucement, le corps récupère une température habituelle.

Le but étant une réanimation cardiaque qui permettra au cœur de repartir.
Un danger réside toutefois par la suite : le syndrome de reperfusion.

Une zone non vascularisée pendant un long moment peut réagir de manière importante lors de la reperfusion sanguine. Un cocktail de médicaments adaptés peut aider à favoriser cette réintroduction de sang. Tout dépend encore du temps.

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Un essai très particulier

L’essai en cours a une particularité de taille : celle de ne pas pouvoir obtenir le consentement éclairé de la victime. Comme les patients nécessitant cette méthode arrivent dans un état critique aux urgences, la FDA a accepté une dérogation à ce principe fondamental dans le but de sauver des vies qui sans cela n’auraient survécu.
Effectivement, personne ne s’attend à recevoir une balle ou un coup de couteau le matin en se levant.

Aussi la FDA a autorisé également à ce que l’Université de Baltimore fasse connaître au grand public l’existence de cet essai par voie publicitaire. Les résultats de cette campagne ne sont pas encore connus, mais elle a le mérite d’exister.

Des critiques se sont élevées, prétextant une avancée spécifiquement pour le domaine spatial, ce à quoi le professeur Tisherman a répondu : « Je voudrais préciser que nous n’essayons pas d’envoyer des hommes sur Saturne. Nous tentons juste de gagner du temps pour nous. »

Depuis toujours nous courrons après le temps et nous perdons inéluctablement.
Pour une fois, nous allons peut-être gagner un peu de ce dernier. Ne serait-ce que deux heures.

Nicolas Seguineau

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