Mythes et réalités de la gladiature romaine

Parmi l’incroyable histoire de la Rome antique, la gladiature reste l’un des sujets qui alimente le plus notre imaginaire. Les péplums comme Ben-Hur, Spartacus ou encore Gladiator y ont largement contribué. Mais ces reconstitutions cinématographiques sont-elles vraiment cohérentes avec la réalité de l’époque ? Le cinéma, nos conclusions hâtives, les caricatures, ou parfois même notre manque d’information n’ont-elles pas biaisé notre vision de cette pratique ? C’est ce que nous allons voir en creusant les mythes et réalités de la gladiature romaine.

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Pollice verso ©Jean-Léon Gérôme

Origines de la gladiature

Comme certains le sous-entendent, la gladiature n’a pas été inventée par les romains. Bien qu’il soit difficile d’en connaître les origines exactes, on la pratiquait plusieurs siècles avant notre ère, les Etrusques la pratiquant par exemple pour des combats funéraires ou religieux. Les Grecs, que l’on présente souvent comme un peuple sage et philosophe, la pratiquaient aussi. En revanche, les romains ont joué un rôle déterminant pour la gladiature. Au fil du temps, ils vont structurer la pratique, la codifier et la rationaliser.

Début de la gladiature romaine

A Rome, les premières traces de gladiature remontent au troisième siècle avant Jésus-Christ. Et ce n’est pas un hasard. Le premier type de gladiature est considéré comme ethnique. En effet, alors que Rome se lance dans la conquête de l’Italie, la jeune république soumet un à un les peuples vaincus. Au fil de ses victoires, on voit apparaître des types de gladiateurs qui correspondent aux soldats des peuples soumis. On voit donc apparaître trois principaux types de gladiateurs ethniques : les samnites, les gaulois et les thraces. Au début, la gladiature est une façon pour Rome de présenter à ses citoyens les barbares vaincus, chaque gladiateur ayant son propre équipement.

Le Samnite possède un bouclier cintré, une protection au thorax, une seule jambière du côté du bouclier, ainsi qu’un glaive droit. Le gaulois lui, se protège à l’aide d’un bouclier plat, un casque de gaulois et une épée longue. Tandis que le thrace est armé d’un glaive courbe accompagné d’un bouclier petit et mobile. Avec ces différentes catégories de gladiateurs, on a donc trois types de combats, ce qui permet de varier les plaisirs du public.

A cette époque, les gladiateurs sont donc des prisonniers de guerre, des condamnés à mort et des esclaves. Mais ce type de gladiature, qui durera plus de 200 ans, va connaître une rupture. En -71 avant Jésus-Christ, un gladiateur thrace du nom de Spartacus réussit à s’échapper avec plus de 70 de ses compagnons gladiateurs. Ces esclaves rebelles réussiront à lever une véritable armée qui écrasera les légions romaines à plusieurs reprises, et cela pendant deux ans. Ce conflit, qui correspond à la troisième guerre servile, prend fin en -73 avant J-C.
De ce traumatisme, les romains vont décider de faire évoluer la pratique de la gladiature, la rendant volontaire et professionnelle, même si des esclaves continuent tout de même de la pratiquer.

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Gladiateur Thrace

L’âge d’or de la gladiature romaine

Progressivement, la gladiature va devenir de plus en plus populaire, connaissant son âge d’or au Ier et IIème siècle après J.C. Après l’épisode traumatisant de Spartacus, la gladiature devient professionnelle et volontaire. Les hommes libres peuvent opter pour cette carrière, certes à risque, mais qui peut apporter succès et richesse.

Toutes les classes sociales sont admises, et même les femmes peuvent combattre. Devant un magistrat, le gladiateur signe un contrat dans lequel ils consentent à se faire battre, blesser ou tuer. En général, ce sont des entrepreneurs privés que l’on appelle les lanister qui recrutent puis entraînent les gladiateurs dans des casernes appelés ludus. L’entraînement y est graduel, de la même manière que la formation des soldats de l’armée romaine. Bientôt, l’empire créé des ludus officiels, dont Magnus est le plus important. Construit à proximité du Colisée, le ludus Magnus profite d’un passage souterrain qui permet d’aller et venir entre le ludus et le Colisée à l’abri des regards. Même si la vie dans les ludus est rude, les gladiateurs restent des hommes libres et peuvent se marier et avoir des enfants.
De là, la gladiature devient de plus en plus technique, et de nouvelles catégories naissent progressivement. Outre le Thrace qui subsiste, plus de 15 types différents de gladiateurs font leur apparition dans l’arène: le Mirmillon, l’Hoplomaque et le Rétiaire pour les plus connus.
Contrairement à ce que l’on voit dans les films, chacun est vêtu d’un équipement cohérent, qui s’adapte parfaitement avec la panoplie de son adversaire. Par exemple, le Mirmillon va avoir tendance à se retrouver contre le Thrace, tandis que l’Hoplomaque affrontera le Mirmillon. On voit que le tableau de Gérôme ne tient pas du tout en compte ces aspects là. Le gladiateur peint possède un casque de Mirmillon, un bouclier d’Eques, une petite jambière de Mirmillon et une plus grande Thrace. Le tableau datant de 1872, les connaissances sur le sujet n’étaient pas aussi poussées qu’elles le sont aujourd’hui.

On a souvent présenté les combats comme de véritables boucheries, se finissant inexorablement par la mort d’un des deux combattants. En réalité, et principalement pendant cet âge d’or de la gladiature, les blessures étaient régulières, mais la mort anecdotique, en tout cas chez les gladiateurs de qualité. On imagine bien que le propriétaire ou l’organisateur de l’événement n’avait pas intérêt à voir mourir ses gladiateurs qui restaient, rappelons-le, un investissement parfois considérable.
La valeur d’un gladiateur oscille entre mille sesterces pour les débutants jusqu’à cent fois plus pour les plus grandes stars. Leurs valeurs dépendent de plusieurs facteurs. Ils doivent savoir divertir la foule, ne pas gagner ou perdre trop vite. La durée moyenne d’un bon combat se situe entre dix et quinze minutes.
De plus, la citation “Ave César, ceux qui vont mourir te saluent” est également un mythe, cette phrase ayant été prononcée une seule fois lors d’une reproduction de bataille navale organisée par l’empereur Claudius.
Bien souvent, les gladiateurs sont présentés comme des sous hommes, alors qu’en réalité, certains sont vus comme de véritables icônes, des statuettes à leur effigie ayant été retrouvées sur de nombreux sites archéologiques.
Les gladiateurs ne font pas plus que deux ou trois combats par an, comme nos boxers actuels. Ils s’entraînent tous les jours, tels de véritables sportifs de haut niveau. Leur carrière dépasse rarement les 25 combats à mort. Plus le palmarès du gladiateur est important, plus celui-ci vaut cher. Ils peuvent même, au bout d’un certain temps, racheter leur liberté.
Les gladiateurs retraités restent souvent dans le domaine. Ils travaillent pour les ludus, entraînent les légionnaires de l’armée romaine ou se reconvertissent en garde du corps.

Comme les combats sont techniques, la présence d’un arbitre paraît essentielle. Une nouvelle fois, cet acteur incontournable n’est jamais représenté dans les péplums. L’arbitre intervient principalement à l’aide de gestes qui sont connus des combattants et du public. L’arbitre doit prendre des décisions fermes, certains encourageant à continuer le combat même si l’un des deux gladiateurs s’est vu subtiliser un élément essentiel de son équipement. On imagine que, comme aujourd’hui, les arbitres moins généreux avec le public devaient aussi se faire huer. Lorsque l’un des combattants fait un signe pour montrer qu’il s’avoue vaincu, l’arbitre arrête le combat: c’est l’heure de la décision, prise par l’organisateur, l’empereur ou le public. Une fois de plus, le pouce tourné vers le haut ou le bas reste un mythe. Pour épargner le perdant, on ferme le poing en rétractant son pouce. Parfois, le public vote à l’aide de serviettes blanches (des mappas) qu’il agite dans le ciel pour épargner le vaincu. Mais si on a décidé une issue plus tragique, on brandit le poing en direction du perdant, le pouce cette fois-ci sortit.

Un autre personnage souvent oublié des péplums est le Praeco. Il est l’équivalent de nos commentateurs actuels. Il accompagne le public tout au long de la journée, commentant le programme chargé qui les attend.
Le matin est réservé à la chasse aux animaux, parfois exotiques. Le midi, lorsque les gradins se vident, un spectacle plus cruel se déroule:  l’exécution des condamnés à mort. Mais l’après-midi, les gradins sont pleins. Les musiciens, les acrobates et les divertissements en tout genre précèdent ce que le public attend avec impatience. Alors que les gladiateurs foulent le sable de l’arène, le Praeco présente les deux combattants. Certains supporters s’insultent, d’autres en viennent au poing pour défendre leur champion favori. La musique a un rôle primordial, jusqu’à l’issue fatale. Il était fort probable que les musiciens se trouvaient au plus proche des gladiateurs.

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Un rétiaire affronte un secutor ©Historia

Le déclin de la gladiature romaine

La crise du troisième siècle  n’épargne pas le monde de la gladiature. Alors que le Colisée pouvait accueillir 50000 places assises, ainsi que 80000 personnes selon les estimations hautes, on assiste progressivement à un déclin, les amphithéâtres étant de moins en moins fréquentés. Faute d’argent et de volontaires, la qualité des combats baisse, les équipements s’uniformisent, les gladiateurs sont moins bien entraînés. Les combats sont plus brutaux car moins techniques. Comme les volontaires sont difficiles à trouver, on reprend de plus en plus d’esclaves, comme avant la crise de Spartacus.
Le développement de la Chrétienté n’arrange pas les choses. En effet, les Chrétiens dénoncent ces jeux qu’ils considèrent comme barbares et dénués de sens. Ils viennent donc donner le coup de grâce à la gladiature qui, quelques années auparavant, déchaînait encore les foules.

Le Colisée, Rome - Le blog du hérisson
Le Colisée, Rome ©Destination Rome

On voit que les mythes sur la gladiature romaine sont encore bien ancrés dans nos esprits. Et même si nos connaissances sur le sujet continuent de s’étoffer d’années en années, cette pratique n’a sûrement pas fini de nous livrer tous ses secrets.

Fabien Bouvet

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