Roman Protassevitch | Prisonnier politique 2.0

Avec plus de 30.000 arrestations, des centaines de blessés et quelques morts en 2020, la dernière dictature d’Europe, comme l’appelle certains, n’est plus à une transgression près. Si l’arrestation d’un journaliste indépendant n’est donc pas une surprise en soi, les conditions rocambolesques de celle-ci bouleversent l’Europe. Mais qui est donc ce jeune homme de vingt-six ans qui a réussi à échauder suffisamment le régime autoritaire en place pour lui faire commettre l’impensable ? Portrait de Roman Protassevitch, prisonnier politique 2.0 malgré lui, et retour sur cette incroyable affaire qui mobilise la communauté internationale.

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Militantisme anti-Loukachenko depuis le lycée

Né le 5 mai 1995 à Minsk, Roman Protassevitch s’implique très tôt dans le militantisme anti-Loukachenko. À seize ans, il est exclu de son lycée pour avoir participé à une marche contre le régime oligarchique du Président en place depuis 1994. L’année suivante, il appelle à boycotter les élections via le réseau social VKontakt. À l’époque, il dirige deux sites sur ce réseau dont un se nomme : « Nous sommes fatigués de Loukachenko ». Il sera interpellé, frappé et menacé par les policiers chargés de réprimer les agitateurs. Arrestation dont il rendra compte à l’AFP en ces termes :

Les policiers m’ont frappé aux reins et au foie, après j’ai uriné du sang pendant trois jours. Ils ont menacé de m’accuser de meurtres non élucidés.

Loin d’ébranler ses convictions, il continue à tracer sa route durant les années qui suivent. Il devient alors photographe pour différents médias biélorusses puis rejoint la chaîne contestataire Nexta en 2020.

Nexta

Créée en octobre 2015 par Stepan Putilo, Nexta n’est au départ qu’une simple chaîne musicale sur YouTube. Son nom vient d’un jeu de mots : « next » pour la génération suivante, et « nekhta » (quelqu’un en biélorusse) qui fait allusion à l’anonymat. Administrée depuis Varsovie pour éviter les représailles, la chaîne devient disponible sur le réseau crypté Telegram. Roman Protassevitch en est le rédacteur en chef. Ce canal a un rôle déterminant dans le soulèvement populaire qui suit le résultat contesté de l’élection présidentielle d’août 2020. Les manifestants anti-pouvoir convergent alors vers Minsk pour réclamer le départ d’Alexandre Loukachenko. Nexta joue un rôle clé, non seulement pour l’organisation des manifestations, mais également pour la diffusion d’images révélatrices des violences policières. Elle compte jusqu’à 2 millions de visiteurs quotidiens dans un pays dont on dénombre 9,5 millions d’habitants.

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Alexandre Loukachenko

Roman Protassevitch, le nouveau visage du mouvement anti-Loukachenko

Malgré son départ de Nexta fin septembre, Roman Protassevitch, tout comme Stepan Putilo, fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour terrorisme en novembre de la même année. Bien que ce chef d’accusation soit passible de la peine de mort en Biélorussie, il répond à cette accusation en se décrivant sur Twitter comme « le premier journaliste terroriste de l’histoire ». Ce à quoi il ajoute, non sans humour, que son nom figure sur la même liste que les « gars de Daech ». Il faut savoir que les représailles à l’encontre des médias indépendants s’enveniment tant que le sujet fait l’objet d’un sommet informel du Conseil de sécurité des Nations unies. Lors de cette rencontre, Svetlana Tsikhanovskaïa indique que, d’après la Belarusian Association of Journalists, des journalistes indépendants ont été arrêtés 470 fois en 2020. Au cours de la même année, 50 sites web auraient par ailleurs été bloqués et 15 journalistes feraient l’objet de fausses accusations pénales.

Le vol Ryanair FR4978 Athènes-Vilnius

Dimanche 23 mai 2021, alors qu’il rentre à Vilnius après avoir accompagné Svetlana Tsikhanovskaïa lors d’un déplacement à Athènes, l’histoire s’emballe. Lorsqu’il entre sur l’espace aérien biélorusse, l’équipage est alerté de l’existence d’une potentielle menace pour la sécurité à bord. L’avion doit dérouter et atterrir d’urgence à l’aéroport de plus proche, à savoir celui de Minsk. Le service de presse d’Alexandre Loukachenko admet avoir décidé d’envoyer un chasseur Mig-29 pour escorter le Boeing 737. Quand il comprend que l’appareil se dirige vers Minsk, Roman Protassevitch a une première réaction de panique selon les passagers présents à bord. Puis, comprenant qu’il ne peut rien faire, il se calme. Toujours selon ces mêmes témoignages, il aurait malgré tout tenté de transmettre subrepticement quelques affaires personnelles à sa compagne. Malheureusement, Sofia Sapéga, est également arrêtée lors de l’atterrissage inopiné. Le couple ne redécollera pas avec les autres passagers.

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Roman Protassevitch, un prisonnier politique 2.0 mobilisant la communauté internationale

La réaction de l’Europe ne se fait pas attendre. Ursula von der Leyen déclare que ce détournement est un « comportement scandaleux » qui aura « de graves conséquences ». L’Union européenne appelle à la libération immédiate des jeunes gens. Quelques heures plus tard, des sanctions sont prises à l’encontre de la Biélorussie. Les compagnies aériennes sont appelées à éviter le survol de celle-ci, tandis que Belavia est interdite d’accès aux aéroports et à l’espace aérien européen. Le Conseil européen demande par ailleurs à l’Organisation de l’aviation civile internationale d’enquêter sur l’incident, qu’il qualifie d’inacceptable.

De son côté, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov estime le comportement de la Biélorussie « raisonnable » lors d’une conférence de presse à Sotchi lundi 24 mai 2021. Il faut dire que ce qui arrive au journaliste n’est pas sans rappeler un certain Alexeï Navalny qui purge actuellement une peine de prison pour avoir diffamé un vétéran de la Seconde Guerre mondiale dans un tweet.

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Cet épisode rocambolesque connaît alors un rebondissement inattendu. À la surprise générale, une vidéo est diffusée par la télévision publique biélorusse. Le jeune homme apparaît fatigué. Il déclare :

Le personnel se comporte avec moi de façon tout à fait adéquate et en respectant la loi, je continue de collaborer avec les enquêteurs et suis passé aux aveux concernant l’organisation de troubles massifs.

Selon la presse de l’opposition, il aurait le visage tuméfié. Serait-ce le signe de mauvais traitements ? Ce journaliste indépendant serait-il devenu malgré lui, Roman Protassevitch, le prisonnier politique 2.0 ?

Charlotte Arbet

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